18 septembre 2006

Fragment 16

 

Adulte

Interludes

Ma chère Zélie,

Je suis inquiète au sujet de ton livre, et je suis inquiète pour toi. Il y a maintenant plus de trois mois que tu ne m’as rien envoyé à propos de Lou, et si tu me rassures quand je te relance à l’oral, tu restes très vague sur tes progrès. Puisque tu as fini la première partie et si tu te refuses toujours à en remanier les dernières pages, comme je persiste à penser que c’est nécessaire, où en es-tu de la deuxième ?

Je sais qu’écrire cette histoire t’est douloureux à bien d’autres niveaux que tes difficultés habituelles. Mais je crois vraiment qu’à ce stade, abandonner est la pire des solutions. Et ce n’est pas seulement l’éditrice qui te le dit.

Donne-moi des nouvelles, de Lou, et de TOI.

Baisers.

Ton amie, Inès.

PS : Au cas où tu en douterais, je serai à tes côtés même si tu décides de laisser mourir ce projet. Mais au moins, affronte-le !

  ………………  

 Inès,

Tes critiques sur la fin de la première partie sont justes. Si Lou n’était qu’un personnage, on pourrait m’accuser d’essayer de faire le portrait d’un monstre froid bien peu crédible.

Quand j’écris une fiction, je suis ravie (énervée et inquiète, mais aussi ravie) lorsque l’un de mes personnages m’échappe, parce que, comprends-tu, c’est le signe que je l’ai fait suffisamment exister en-dehors de moi, que je l’ai imaginé juste.

Lou ne m’échappe pas, et pourtant elle se refuse à moi. Plus son personnage approche de la date de notre rencontre, plus il se confond avec la femme que j’ai connu qui justement n’était, dans la vraie vie, comme disent les enfants, qu’un personnage, une triste façade. Il devient de plus en plus dur de lui donner un peu d’épaisseur, de chair. Et je ne veux pas écrire sur le personnage qu’elle a joué toute sa vie et si peu incarné, mais sur la femme qui se cachait dessous et que je n’ai jamais vue – ni jamais cherchée à voir, pour être honnête ; mais j’en viens à me demander si une telle femme a habité derrière le masque.

Pauvre vie, pauvre livre.

Tu as raison Inès, il est sûrement temps d’admettre l’échec.

Ton amie, Zeldie.

  …………… 

 

Zeldie,

 

Tu exagères ! Que tu abandonnes, passe encore, mais que tu suggères que l’idée vient de moi ! Je ne sais pas si je suis davantage inquiète ou agacée …

Tu ne comprends donc pas que c’est là même le sujet de ton livre, cette impossibilité (ou cette grande difficulté) à trouver la chair derrière le carton ?

Si c’était facile, y aurait-il matière à écrire ?

Persévère, au moins encore un peu. Je t’appelle dans la semaine.

Je t’embrasse.

Ton amie inquiète et éditrice agacée (donc), Inès.

  ……………….  

 

 

 

 

      

06 septembre 2006

Fragment 15

Un sac d'os et de peau pèse sur ta poitrine, posée la par une infirmière au sourire préoccupé.
C'est ta fille.
Elle a tes yeux bleus,
un duvet blond comme tes cheveux,
le regard grave.

Elle ne voit que toi,toi dont les yeux cherchent le secours d'un autre adulte, sans le trouver, tous s'affairant autour de vous deux sans plus vous voir.
Le regard de ta fille voudrait t'absorber toute entière, te boire par les pupilles. Elle n'est curieuse de rien d'autre que toi, dont elle est affamée, avide.

Tu ne sais trop comment la tenir. Tu voudrais détourner ce regard bleu de toi, mais l'enfant se met aussitôt à  crier, d'une voix aigre, comme du lait tourné ou de la craie sur un tableau. Alors, tu te laisses contempler, en silence, par ce bébé qui n'est plus en toi et qui n'est pas toi mais qui te ressemble et te regarde , et quand le moment vient de le laisser se nourrir de toi et aspirer dans ton corps le liquide tiède, tu sens que c'est la même chose, que pour ta fille te regarder et se repaître sont les mêmes vitales activités.

Tu regardes Frédérique et tu as l'impression de tout savoir déjà  de sa vie. Quelle petite fille elle sera, la manière dont elle se réfugiera dans tes jupes, la peur un peu aimante qu'elle vouera à son père, ses pleurs quand elle aura faim, ou sommeil, ou quand ses dents pousseront. Le mal qu'elle aura à suivre à l'école, l'indifférence de Pierre à cet égard, ton désarroi. Le premier petit ami qu'elle vous présentera, un gars sérieux, un peu austère, qui l'épousera d'autorité et l'installera dans un joli appartement.


Ainsi, comme dans certains livres sur la maternité que je lirai bien des années plus tard, tu reconnais, dès les premières secondes, ce qui est sorti de ton ventre pour devenir une personne qui est ta fille. Mais ce sentiment qui se fait jour en toi n'est pas de l'amour, mais une sorte de nostalgie inversée : parce qu'il concerne tout ce qui est à venir, et parce que cet avenir t'ennuie déjà .

29 juin 2006

Fragment 15

Lou, de retour dans sa toute nouvelle maison.

 

Tout est si propre. Mais Marie est morte.

En elle, le bébé bouge, vigoureusement. Mais Marie est toujours morte.

Alix est revenue. Elle s'est installée au bourg, un peu à l'écart, la dernière maison sur le chemin de remembrement. Elle n'a pas pleuré à l'enterrement.

Lou non plus n'a pas pleuré. Ni Rose.

Félix pleurait bien pour toute la famille, à gros bouillons dégoulinants, à sanglots, effondré. En arrivant sur la place de l'église, il avait voulu faire bonne figure, avait tendu sa main au maire avec un sourire de bonimenteur de foire, et soudain le masque s'est effrité, le grand et fort Félix a trébuché, se serait retrouvé à genoux si le maire ne l'avait rattrapé, et qui sait s'il aurait pu se relever ?

 

La maîtresse de Félix a pleuré aussi.

Pierre, non. Il a posé la main sur le ventre de sa femme pendant les condoléances, et Lou s'est un instant demandé pourquoi. Quel geste incongru ... Et puis, elle s'est souvenue qu'elle portait son enfant. Elle a senti ses joues s'empourprer, d'avoir oublié, encore une fois.

 

C'est pareil, maintenant. Si elle ne s'efforce pas de penser au bébé, elle l'oublie, malgré son ventre énorme, ses nausées, la chambre en travaux.

Elle pense à Marie, qui est morte, et qui était sa mère. Elle se dit que Marie n'est plus la mère de personne maintenant, mais qu'elle est toujours sa fille. Que sa fille à elle n'aura pas de mère ... non, pas de grand-mère. C'est elle la mère maintenant.