14 décembre 2005

Moi et le sentiment qui n'a pas de nom

C'était l'été de mes seize ans. Nous étions une dizaine de jeunes gens qui s'aimaient énormément et ne se le disaient pas, trop occupés à profiter d'une des plus belles parenthèses de notre vie. Nous nous étions installés dans une maison désertée par les parents de l'une de nous, et nous passions des heures à parler, à rire, à pleurer un peu et puis à rire encore.

 

C'était l'été de mes seize ans et je ne sais plus pourquoi nous riions, mais je peux encore entendre le ricochet de ces rires.

 

Nous nous connaissions depuis des années, nous étions vu grandir. Nous ne partagions pas le quotidien, juste l'hebdomadaire, le meilleur de nos coups de gueule et de nos abattements, le pire de nos emballements et de nos fous rires. Et puis, ces deux mois volés pendant les vacances, comme un trou d'air.

 

C'était l'été de mes seize ans et jamais depuis je n'ai ressenti si fort cette sensation d'appartenance.

 

Il y avait Emilie, et Benoît que nous avions vu au fil des années prendre de l'assurance jusqu'à devenir notre showman ; il y avait Tarek le cadet de la bande, monté en graine en ce qui semblait l'espace d'une nuit ; il y avait Cécile qui avait peur de tout, et Anouk qui ne se souciait de rien. Il y avait son frère Lucas. Et il y avait moi.

 

C'était l'été de mes seize ans, l'été de ses dix-huit.

 

Lucas et moi nous cherchions et nous battions comme deux chats, adversaires une seconde après avoir dormi l'un contre l'autre. Il y avait entre nous ce sentiment qui n'a pas de nom, et qui n'est ni l'amour, ni seulement du désir : une certitude non dénuée d'angoisse qu'un jour nous nous trouverions. Une gêne existait entre nous dès que nous étions seuls, qui se dissipait dès que l'un des autres apparaissait. En attendant ce moment, nous nous disputions âprement, pour le plaisir de la joute. L'envie d'éblouir l'autre comptait bien plus que de le convaincre, ou d'avoir raison. Par principe, nous étions en désaccord.

 

C'était l'été de mes seize ans et je ne disais pas que j'étais amoureuse de Lucas.

 

Nous ne nous parlions jamais sérieusement, n'en avons jamais parlé. Chacun de nous lisait dans l'absence de geste de l'autre l'évidence de notre rencontre.

 

C'était l'été de mes seize ans.

Commentaires

Superbe !
Disparu de la circulation ce jeune homme ?

Ecrit par : t'as trouvé combien à l'équation | 14 décembre 2005

très jolie note! on entend JJ Goldmann en fond sonore... en tout cas, quand je pense à "16 ans", j'entends Goldmann.

Ecrit par : la prof - | 14 décembre 2005

Belle histoire ! Mes seize ans sont un peu plus loin, mais ça me rappelle des choses...
Alors, vous vous êtes retrouvés ?

Ecrit par : ingrid | 14 décembre 2005

J'étais où l'année de tes 16 ans ? J'ai jamais entendu parlé de lui ...

Ecrit par : Pas | 15 décembre 2005

t'as trouvé combien à l'équation :
Merci ! Et je ne sais quoi te répondre ...

LaProf : Quelle chanson ? Je t'avoue que j'ai pensé à Goldmann au moment de choisir le titre - "En tous cas c'est pas d'l'amour" ...

Ingrid : Moi aussi, je les trouve loin, mes seize ans ... Et pour le reste, j'écrirai peut-être à ce sujet une autre fois. Ou pas.

Pas : Comment te parler de quelque chose que je ne savais nommer ? Mais si, tu as entendu parler de lui ... Tu as même fêté un Nouvel An dans sa maison.

Ecrit par : zelda | 15 décembre 2005

Oooh, lui que je sais plus comment qu'il s'appelle !
Ben, je me souviens de ce nouvel an. J'avais passer la nuit sur un canapé défoncé, avec un ressort dans le dos et une fille (que je sais plus son nom non plus) qui dormait sur mes genoux !!!

Ecrit par : Pas | 15 décembre 2005

Puisque tu pars, Comme toi, tous les trucs bien gnangnan de nos 16 ans!

Ecrit par : la prof - | 16 décembre 2005

Trop beau cet article, mais trop déprimant!!!

Ecrit par : Lilibeurk | 16 décembre 2005

"Chacun de nous lisait dans l'absence de geste de l'autre l'évidence de notre rencontre."

Boudiou quelle phrase...

Et comme je la comprends bien.

Ecrit par : Anne | 19 décembre 2005

Lili : C'est toi qui me l'a soufflé : ce serait bien plus déprimant de ne pouvoir l'écrire ...

Anne : Merci ...

Ecrit par : zelda | 19 décembre 2005

Qu'est-ce que je suis nostalgique de cette période, cette parenthèse merveilleuse, ce sentiment d'appartenance que je n'ai jamais retrouvé depuis, avec cette force et ces émotions, ce bien-être...
Et mon amour de jeunesse aussi...je ne l'ai pas oublié, je n'oublie pas les gens que j'ai aimés (amis ou amour) de toutes façons, ça s'estompe juste un peu...
Je me retrouve tellement dans tes mots toujours superbes et émouvants !

Ecrit par : Aude Nectar | 09 février 2009

Merci Aude, j'aime bien ce vieil article :)

Ecrit par : zelda | 13 mars 2009

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